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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 10:16

http://thomas.petit.gr.free.fr/Images/tableaux/sainte-victoire2_web.jpg« Moi Jésus, j’ai envoyé mon ange pour vous annoncer tout cela dans les Eglises.
Je suis le descendant de la famille de David,
je suis l’étoile brillante du matin »

 

Apocalypse 22. 16


Au pied de la Sainte-Victoire, il est un petit village provençal. Monsieur le curé n’a que quelques pas à faire pour aller du presbytère à l’église et de l’église au presbytère. Mais que diable va-t-il faire entre le presbytère et on ne sait où, peut-être au diable vauvert ! chaque année, quand la messe de minuit est terminée ? Depuis douze ans, la question revient. Et depuis douze Noëls, elle fait glousser les bonnes gens. Personne, évidemment, n’a osé lui poser la question. Mais les clins d’œil et les commérages vont bon train. Un bon train d’enfer ! Monsieur le Curé, après la messe de minuit, qui sait ? il va rejoindre sa belle. Ou son beau. Ou un club innommable. C’est chaque fois le même scénario : monsieur le curé dont la bonne humeur n’échappe à personne, mène avec entrain sa messe. Puis il gagne son presbytère précipitamment. Et quelques minutes après, sa R4 asthmatique traverse le village. Et ça dure depuis douze ans. Faudrait peut-être avertir l’évêque. Une lettre anonyme, et le tour serait joué. Pour le plus grand bien des braves âmes, de la bonne morale, de la sainte Eglise et du curé lui-même. Parce qu’on pense à son salut ; en tout bien tout honneur. Mais comme personne ne s’y risque, Antoine s’est porté volontaire. Pas pour tenir un stylo, non. Il en est bien incapable. Antoine prendra en filature la R4 toussotante de monsieur le curé. Puis il reviendra faire son rapport. Prendre monsieur le curé en flagrant délit de mauvaise vie…

Marché conclu. En cette année mémorable, monsieur le curé a conduit la messe du pastrage avec célérité. Les bergers sont entrés dans l’église portant agnelet sur leurs épaules, précédés par un âne, au son des fifres et des tambourinaires. Après la sainte messe, le curé a serré quelques mains, esquissé quelques sourires. Et dix minutes après, la R4 fiévreuse a descendu la rue principale, suivie à roues feutrées par la Fiat 500 de l’Antoine.

Les braves paroissiens en oublient la ferveur de la sainte nativité, les treize desserts et la bûche qui attend d’être allumée, et les enfants qu’on envoie au lit ! Ils oublient même de parler. C’est dire ! Eh bien l’Antoine est revenu deux heures après. Dès que sa Fiat 500 s’immobilise devant l’église, une trentaine de gens accourent. Alors ? Alors monsieur le curé a engagé sa voiture dans le sentier qui grimpe tout droit vers la crête de la Sainte-Victoire. Boudiou, c’est pas possible ! C’est à la bergerie qu’il se rend. Répète-nous ça ! s’affolent trente gosiers. Chez le gitan ! s’étrangle l’Antoine. Silence consterné : celui-là, on l’a pas vu au pastrage ! Le berger est un gitan égaré à la réputation sulfureuse. Tenez, voilà ce qu’on m’a raconté de source sûre… Et les langues vont mauvais train, en cette nuit de Noël, autour de la Fiat 500 de l’Antoine, dans ce petit village provençal. Mais faut pas perdre du temps. Ils s’entassent dans une dizaine de voitures et filent vers la colline. Ils se garent près de la R4 de monsieur le curé. Et hommes et femmes, lampe de poche à la main, manteau sur les épaules, s’engagent sur les cailloux. Dans le plus grand silence, on grimpe. Une heure plus tard, on s’arrête, à bonne distance de la bergerie. Les plus courageux s’approchent, lampes éteintes. Ne pas réveiller les chiens ! Sûrs de surprendre le curé et le gitan, seuls ou en galante compagnie !

Mais rien. Personne. Pas de curé, pas de gitan, pas de chien, même pas de mouton. Déçus, les enquêteurs se concertent. Faut monter vers la crête ! A côté du prieuré, je connais une cabane ouverte aux randonneurs. Ils ne peuvent être que là. Allez vaï ! Encore une heure de grimpe. Et avant même d’arriver au prieuré, ils voient les premiers moutons. Et puis sur la crête, deux silhouettes humaines, immobiles. Ils s’approchent. Un chien aboie. Les deux silhouettes se lèvent. Marchent vers eux. Le curé et le berger. Sans un mot, le doigt posé sur les lèvres en signe de silence, ils invitent les arrivants à s’asseoir, près d’eux, sur la crête.

Méfiants, les paroissiens prennent place entre les touffes de thym. D’abord, l’odeur du thym monte à leurs narines, mêlée d’odeurs inconnues. Comme un encens de garrigue. Le silence les surprend. Ces deux silhouettes immobiles, complices d’on ne sait quel forfait les intimident. Indécis, ils détachent leur regard du sol. Un fabuleux spectacle surgit du ciel. Soudainement. En un clin d’œil. Comme si un rideau se levait devant leurs paupières. Des milliers d’étoiles les dominent. Pointes de lumière plantées dans la voûte céleste. D’abord gênés, puis fascinés, ils sont là les villageois, une trentaine de paires d’yeux, sous le charme divin d’un événement de majesté. 

http://www.astronoo.com/images/images_amas/amasEtoilesBoiteABijoux.jpg

 

Et vous me croirez si vous voulez, mais les étoiles scintillent. Comme si l’émotion les inondait d’un bon heur débordant. Elles s’apprêtent à donner de la voix. S’accordent et entonnent à l’unisson l’ineffable et ardente reconnaissance de toute la création. Elles se répondent alors, mille chorales à mille voix. Développent leurs harmoniques, tendent leurs accords vers les créatures. Ce sont les voix des astres et les voies lactées dispersées aux marges des galaxies. Ce sont les chants des enfants d’Abraham, aussi nombreux que les étoiles du firmament qui se joignent au chœur des anges. Et tous, étoiles, planètes, enfants d’Adam et Eve et anges de lumière, reprennent leur louange éperdue de tendresse. Et cette poignée de gens perchés sur la Sainte-Victoire se sent emportée par l’élan irrésistible et joyeux de la danse cosmique. Ils se mettent à danser, au son des fifres et des tambourinaires, la farandole des choses et des êtres, des animaux et des humains, des forces du bien et du mal, des vivants et des morts, devant le trône de Dieu. Ils racontent l’histoire des temps lointains où main dans la main ils dansaient à travers l’espace et le temps, heureux de vivre devant le Créateur. Ils racontent l’histoire où la chaîne des anges et des humains s’est rompue. Ils racontent l’histoire pas si lointaine où des savants venus d’Asie, d’Arabie et d’Afrique se sont laissés guider par l’étoile jusqu’à Bethléem. Ils racontent l’histoire du temps qui vient où l’étoile du matin, brillante entre les plus brillantes, reprendra la tête du ballet des gens et des choses réconciliés. Le ciel reprend son visage impénétrable et s’immobilise. Seules les bouffées d’encens du thym et du romarin montent de la terre. Les villageois regardent les silhouettes complices du curé et du berger. Les silhouettes se lèvent et les villageois font de même. Le berger dresse ses deux bras vers le firmament en signe de bienvenue. Car elle vient…

Elle vient comme une bonne nouvelle, brillante entre les plus brillantes, l’étoile du matin, l’étoile du berger. Elle étincelle de joie. Elle scintille, paisible et émue ; elle sourit aux êtres et aux choses et à ce petit peuple debout sur la crête de la Sainte-Victoire. Elle leur parle avec douceur, avec chaleur : « Moi Jésus, j’ai envoyé mon ange pour vous annoncer tout cela dans les Eglises. Je suis le descendant de la famille de David, je suis l’étoile brillante du matin. » Et le berger s’écrie : « L’Esprit et l’Epouse disent : Viens ! ». Et le curé reprend : « Que celui qui entend cela dise aussi : Viens ! ». Et il ajoute : « Que celui qui a soif vienne, que celui qui veut de l’eau de la vie la reçoive gratuitement. »

Et tous s’assoient. Ils gardent longtemps le silence. Les yeux fixés sur l’étoile du berger qui entraîne dans sa ronde le cortège céleste. Lentement le cortège s’efface. Il laisse place aux premières lueurs de l’aube. Et tel un prisonnier libéré, le soleil jaillit de sa nuit, apporte chaleur et lumière à la terre et aux hommes. Mais longtemps encore l’étoile s’attarde dans les replis lointains des arrières cieux. Comme une promesse, comme une présence : « Tant que les étoiles et le soleil vous entoureront, mon amour vous guidera ».

Ils s’en sont allés, chacun de leur côté. Les moutons et les chiens sur les pas du berger gitan. Les paroissiens sur les pas du curé. Sans mot dire. Sans maux dire. La honte effacée. Le mal vaincu. La joie naissante, intacte comme un enfant nouveau-né dans le fond d’une étable. Ils emportent, plantée dans leur cœur, une étoile qui les guide désormais. Ils s’en sont retournés dans leur petite église, pour la messe de ce jour de Noël, dans ce petit village provençal au pied de la Sainte-Victoire. Et puisque la veille, les enfants ont été privés de la bénédiction que l’aïeul de chaque famille prononce en allumant la bûche dans l’âtre, c’est Monsieur le curé qui l’a dite :
« Alegre, Alegre, Diou nous alegre, cachofué ven, tout ben ven, Diou nous fague la graci di veïre l’an que ven. Se sian pas mai que siguen pas men ».


Ici je vous dois quelques explications.
Dans un de ses livres, Grégoire de Nysse exprime avec force l’hommage que le cosmos élève au Créateur. Il évoque la danse des choses et des êtres conduite par le Fils de Dieu, danse qui a été rompue par le péché. Elle reprendra, dit Grégoire, sous la conduite du Christ. Car sa venue sur terre a des conséquences cosmiques. Vous ne croyez pas Grégoire ? Montez donc sur la crête de la Sainte-Victoire, un soir de Noël et levez les yeux !

« L’étoile du matin », expression par laquelle Jésus se désigne dans l’Apocalypse, est un astre chargé de significations religieuses dans les cultures païennes environnantes. Il s’agit de « l’étoile du berger », 140 fois plus brillante que la plus brillante étoile. C’est la Vénus des Romains, l’Aphrodite des Grecs, l’Ishtar des Babyloniens, déesse de l’amour et de la beauté bien que ce soit un enfer : 450°, une atmosphère de gaz carbonique et de nuages d’acide sulfurique ! Mais sans doute ignorait-on tout cela dans l’Antiquité… Pour les Indiens des plaines d’Amérique, elle est dotée de pouvoirs guerriers en s’associant au Soleil, son frère, pour triompher de la puissance adverse de la Lune. Les habitants du Groenland croyaient qu’elle surveillait de près le comportement des hommes. L’astre brillant du matin d’Esaïe 14.12 s’appelle Lucifer, « porte lumière ». Il incarne le roi de Babylone qui prétend s’élever jusqu’au ciel.

La « brillante étoile du matin que fait lever l’amour divin, pure et sainte lumière » du cantique conduit les rois mages. Elle est l’emblème de l’hommage que la nature, le cosmos et l’ensemble de l’humanité païenne rendent au créateur qui vient à nous, qui vient pour nous, Emmanuel. Ah, j’oubliais ! Voici la traduction de la bénédiction : « Soyons joyeux, Dieu nous garde joyeux. Noël vient, tout bien vient, Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient. Si nous ne sommes pas plus, que ne soyons pas moins. ».

 

* Richard Gossin est conteur et Maître de Conférence à la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg.

Petite bibliographie

- Ecoute, c'est Noël, Les Bergers et les Mages, 1995
- Pour conter la Bible, Edisud, 2002.

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Published by Aumônerie protestante des aéroports - dans Spiritualité

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